Suspendu textes

SUSPENDU…

Cette proposition de Bernard Thimonnier est une belle invitation à la sérénité. Il y a dans cette installation la juste harmonie des teintes et des formes. D’emblée l’œil est invité à dialoguer dans l’espace. Il domine des sculptures posées à même des présentoirs, au ras du sol. Ces formes figées dans des matières sombres juxtaposent des géométries qui donnent l’apparence d’habiles emboîtements. D’autres, comme projetées dans un miroir déformant, se retrouvent suspendues au-dessus de nos têtes, en d’improbables mobiles qui se balancent imperceptiblement. Ainsi l’attention est-elle captée de bas en haut, et inversement, dans un dialogue improvisé. Le regard chemine alors d’une œuvre à l’autre, sereinement. La poésie offerte par l’artiste nous conduit dans la douce continuité de son art. Les matières intriguent, celle de la terre figée à jamais dans une chaleur extrême, comme pétrifiées pour l’éternité, celle du parchemin en cire d’abeille qui rappelle tant le papier des origines, celui de toutes les potentialités. Etrange perception aussi de ce que peut être la peau humaine qui renvoie à la souffrance de l’homme blessé. Pourtant ce qui prédomine totalement c’est la profonde douceur qui se dégage de l’ensemble. Le regard se perd joyeusement, ici ou là, sans aucune aspérités pour le contrarier. Il caresse l’œuvre. Il fouille avec bienveillance, au-delà des formes proposées, l’intériorité de l’artiste, son mystère. La déclinaison de la palette des couleurs, du noir intense au beige maronné, agit comme celle d’un peintre. Le sculpteur s’est fait peintre.  Comme dans une ultime volonté de profondeur enfouie, Bernard Thimonnier a éclairé ses œuvres de l’intérieur, de son intérieur. Il nous guide vers un au-delà infranchissable, le seuil intime de sa spiritualité. Ainsi une sculpture évoquant une ogive magnifiée par un subtil éclairage, porte sacrée qui mènerait à la lumière, à la vérité espérée, est contrebalancée par une autre, suspendue dans l’espace, entravée douloureusement dans des liens qui la blessent et qui la retiennent prisonnière. L’œuvre est ainsi empêchée, presque suppliciée, comme si le cheminement vers un salut possible ne pouvait se faire aisément. Serait-ce plutôt un clin d’œil malicieux à quelques jouissances inavouées et inatteignables ? Il  se dégage surtout de cette sincère sollicitation de l’artiste à nous prendre par la main pour nous mener vers sa part intime, part parfois douloureuse, une vraie générosité. Il y a aussi un effet de carrousel. C’est la partie ludique de la proposition. Le regard du visiteur glisse d’une pièce à l’autre, comme autant de lettres d’un même alphabet qui le mènerait à écrire sa propre enfance. Ces formes géométriques qui échappent à une banale mise en espace, reflètent l’étrange poésie des lanternes magiques de quelque jardin oriental. Peut-être sont-elles tout simplement la douceur des suspensions qui éclairent le soir venu d’heureuses réunions autour de tables familiales. Justement, l’œuvre est présentée dans une maison. Elle converse avec une belle et grande maison devenue galerie d’art. Se dégage alors de cette heureuse rencontre la pertinence de la proposition, presque l’évidence. L’harmonie générale n’est pas feinte. Elle transperce véritablement la perception qu’on en a. Les belles couleurs d’automne, celles des bruns, des rouilles, couleurs d’écorce ou de croûte de pain, enveloppent l’ensemble de la délicatesse des rêves heureux. On ressort de cette pénétration comme nourri, rassuré, apaisé. Bernard Thimonnier, malgré ses blessures, nous entrouvre le champ du possible, celui du salut. Il nous  fait goûter un peu de sa luminosité intérieure. Par les temps qui courent, ce n’est pas un vain cadeau. Qu’il en soit remercié!

Georges Buisson Mai 2016

 

 

 

Pièce de théâtre :

 

Musique d’introduction  

 

Bienvenue Mesdames et Messieurs pour notre 32 ème performance culturelle itinérante «  Quand l’Art fait salon ».

Ce soir notre  thème est le suivant : « L’expression artistique peut-elle se démettre aisément de l’ensemble des éléments qui la compose ? Est-elle  cette trace ou  cette empreinte que certains craignent comme une démonstration de l’être, ou bien se conforme t-elle par principe au paysage ambiant? En d’autres termes, peut-on faire ce que bon nous semble

Ce soir afin de  nous éclairer sur le sujet nous avons fait appel à deux spécialistes  en la matière : Madame Aline Bufazol professeure de philosophie contemplative à la Sorbonne et directrice en  chef des œuvres en périls et Monsieur Jean Merchmut, agrégé en lettres et contradicteur patenté à la faculté de Bourges 8 , et également attaché à la représentation artistique en milieu rural …

Gageons que le débat proposé éclairera par sa pertinence notre soif de connaissance …

 

«  Attention ! Top débat » !…

 

Aline : Bonsoir ! Fait de lumière et d’ombre, de reflets et de faux semblants, l’objet en suspension apparaît comme flottant, s’affirmant à la fois réalité  et subjectivité  contemplative .

Jean : Hum , bonsoir … Bien souvent, l’œil se trompe  et s’accorde alors à un réajustement indispensable à la compréhension de ce qu’il regarde.  Le plafond.  Une poutre. Une accroche solide.

Aline : Ecoutez ! J’observe sans équivoque une hardiesse de suspendre!  L’aplomb est parfait et devient alors ce fil ténu qui nous raccroche à la vie .

Jean: La gravité fait son œuvre. Il y a ici quelque chose de Damoclès !  Une inquiétude alors me traverse !

 Aline : Le rapport entre le poids et la masse … Une force d’attraction .  Une attirance …  Un rejet … La question reste en suspens .

 Jean : Mais où est-elle  passée ? Accrochée quelque part dans ma boîte crânienne ? Je suis comment dire , sans dessus – dessous …

 Aline : Il est utile de dépasser ses aprioris et de se laisser envahir par de nouvelles sensations !

Jean : Mais qui y a t-il au delà des apparences ? Y a t-il un haut ? Y a t-il un bas ?

Aline : Suspendu est au dessus , vous ne pouvez exprimer le contraire !

Jean : Certes ! Mais soupendu est par principe en dessous . Soupent-on le linge, un jambon, ou  un Homme? Le linge soupendu est un tapis, une carpette. Un jambon soupendu ne donne rien de bon . Quand à l’ Homme soupendu,  c’est une habitude qui le conduit inexorablement à la dépendance au Maître. Faire profil bas, se soumettre, et tenter de vivre en rampant tel un lombric …

Aline : .  Je parle ici d’un rapport entre la Terre et le Ciel . Une place à part dans l’évocation  artistique d’une création sans socle ni sommet .

Jean : Une bizarrerie ? Une fantaisie ? Un caprice ? …

Aline : Que nenni ! Voyez-vous, un espace tronc est  une affirmation d’un phénomène   tridimensionnel  qui s’empare  sans complexe des droites et des courbes sans oublier les lignes de fuites .

Jean: Je comprends aisément votre propos . Mais s’agit-il d’un manque de finances ou de matière ? Est-ce une crise culturelle absorbant tel un amortisseur la volonté d’entreprendre  ?

Aline : Une liberté  d’agir affirmée sans vergogne ! Un espace  enfin affranchi de toutes turpitudes existentielles .

Jean : … Où sont les colonnes d’antan , les gargouilles et autres monstruosités ? Nous prive t-on ici de ce qui a fait l’essentiel de notre champ de référence ?

 Aline:  Explorer l’absence ! Flirter avec le vide ! Se raccrocher tel un spationaute aux étoiles brillant aux firmament …

 Jean : Je conçois qu’il peut y avoir  de la joie dans la césure et dans la transmutation des codes , mais doit-on laisser en souffrance. L’ anxiété de l’artiste face à lui-même ? Personnellement je ne le crois pas !

Aline :…  Il est juste et bon de rendre à César ce qui lui appartient !

Jean : Qu’est-ce à dire ?

Aline : Le nombril mon cher ! Le nombril …   Le nombril n’est pas ce que l’on croit ! Il n’est en rien responsable de  la suffisance ; celle-ci se loge ailleurs et ce par des truchements obscures dont j’ignore encore à ce jour , la source . ..Bref !   C’est avant tout un orifice originel vital en tout point : il est nourricier dans un premier temps et élégant dans un second . C’est la marque de fabrique qui nous détermine tous, comme étant de la même espèce.

Jean : Mais … Comme il est étonnant de constater , que malgré cette appartenance commune , l’origine du monde est pour certain discutable , voire inaudible ! Il s’agit là d’un refus catégorique à reconnaître l’autre comme identique …

Aline : Vous en êtes sûr ?

Jean : Certain même !

Aline: Mais quelle horreur !

Jean: Effectivement !

Aline : Serions nous différent au point de ne pas nous reconnaître ?   Aurions-nous des variables sous-tendant avec précision une distinction entre nous même ?

Jean : Et bien ma chère , vérifions ! Je vous montre le mien et vous me montrez le vôtre …

Aline : L’idée est surprenante , voire incongrue … mais tellement existante !

Jean : L’œuvre produit ses effets et je contemple avec délice la résurgence  de votre appendice …

Aline : Ah , comme il est bon et doux de constater que notre unité ne périclite pas dès les  premiers bruissements  névrotiques !

Jean : Oui ! Témoignons haut et fort de cette grande découverte ! L’art n’est pas nombriliste ! Il est la certification de notre Humanité …

Les deux personnages s’embrassent sur cette joyeuse découverte , tandis qu’arrive sur scène Chico , le danseur de salon . Musique de fin  et claquettes .

Salut final

 

Texte de Jean christophe Chollet

Mise en scène : J.C Chollet et Karim Haddad

Musiques : Régis Blanc

Danse : Eric Grimault